Derrière les lignes ennemies

Mes éclaireurs, petits espions
Derrière les lignes ennemies ;
Maudits muets, dérisoires pions,
Comme je vous envie !

Toi mon fidèle, mon vieil ami
Que ses doigts ont tant caressé,
Tu as écrit tous ses écrits,
Entendu toutes ses pensées.
Et tu connais toutes ces lettres
Que je n'ose jamais violer,
Tous ses spleens, tous ses peut-être
Que je ne peux qu'imaginer

Mais pourquoi ne peux-tu me dire
Lorsque parfois je te retiens
Tout ce que tu as pu lire,
Toi le stylo qu'on appelle revient ?

Mes éclaireurs, petits espions
Derrière les lignes ennemies ;
Maudits muets, dérisoires pions,
Comme je vous envie !

Toi le plus doux, toi l'onctueux,
Tu as su livrer tes caresses
Et tes parfums si généreux
A son corps, à ses faiblesses ;
Et glissant sur sa nudité,
Suivi ses courbes incroyables
Dans la douceur, la volupté,
Mon compagnon insaisissable.

Pourquoi ne puis-je également
Comme toi, mon pur, mon brave,
Partager ces longs moments,
Mon savon, où tu la laves ?

Mes éclaireurs, petits espions
Derrière les lignes ennemies ;
Maudits muets, dérisoires pions,
Comme je vous envie !

Et toi, le témoin de ma flamme,
Incendiaire de mes nuits,
Tu manques autant que cette femme
Quand avec toi elle s'enfuit.
Tu lui apportes la lumière
Et la chaleur obligatoire
Pour distiller en ses artères
Les longs poisons du tabac noir.

Pourquoi ne suis-je moi non plus
De ses ongles vernis le jouet,
De son suicide lent l'élu,
Comme toi, inexorable briquet ?

Mes éclaireurs, petits espions
Derrière les lignes ennemies ;
Maudits muets, dérisoires pions,
Comme je vous envie !