Fragile femme violon
Je veux être de crin l'archet
Le long de tes cordes sensibles
Ton maigre tendre compagnon
Caressant de gemme invisible
En glissade au bord du chevalet
Je te prendrai dans la paresse
L'épaule au creux d'un moelleux
Petit coussin de velours
De la main donnerai pour bonjour
Comme à la boucle de tes cheveux
Dans la volute une caresse
Puis j'empoignerai doucement
Au creux de la paume le manche
Et te contemplerai sillet
Comme un clin d'oeil un beau dimanche
Au seuil de nos sons amants
Où le regard veut vaciller
Je m'étendrai sur le Sol d'abord
Pour y délacer tes chevilles
Et, suivant le diapason
Sur les cordes avides de la saison
Chercherai le commun accord
Des mélodies qui nous entortillent
Fragile femme violon
Je veux être de crin l'archet
Le long de tes cordes sensibles
Ton maigre tendre compagnon
Caressant de gemme invisible
En glissade au bord du chevalet
Ma main se perdra dans ton Do
Avec douceur, sans effort
De la nuque au creux de tes reins
Puis, s'en allant crescendo
Dans les doubles cordes d'airain
Mes notes couvriront ton corps
Elles résonneront de Si, de La
Depuis tes hanches rebondies
Jusqu'à tes épaules douces
Sous la table au reflets vernis
Comme -par petites secousses-
S'envolent de rire les éclats
Mes gauches doigts vagabonds
S'en iront ensuite parcourir
Tout le long la touche ébène
Au-delà des huit positions
Par croches liées entre les soupirs
Pour voir où cela nous mène
Fragile femme violon
Je veux être de crin l'archet
Le long de tes cordes sensibles
Ton maigre tendre compagnon
Caressant de gemme invisible
En glissade au bord du chevalet
Enfin je pourrai, à la faveur
De cette nuit blanche pointée
Entre les éclisses arrondies
Ouvrir d'une clef majeure
La délicieuse mélodie
D'où viendront naître les portées
Et nous chercherons ensemble
Dans cette partition unique
A faire sonner au monde
Le merveilleux accord où semblent
S'éteindre toutes les ondes
Lorsque résonne l'Harmonique !
Alors depuis les tréfonds de ton âme
Comme par un soleil éblouie
Tu sentiras la vibration pure
S'échappant de tes lèvres -les ouïes
Dans un cri, un sanglot, un murmure
Jaillira la note cristalline, femme !
Fragile femme violon
Je veux être de crin l'archet
Le long de tes cordes sensibles
Ton maigre tendre compagnon
Caressant de gemme invisible
En glissade au bord du chevalet
Et l'on entendra longtemps résonner
A la fin chuchotant à deux Mi
Sous le tempo de l'amourette *
Comme un soupir aux reflets Do Ré
Près de mourir où la mèche s'arrête
Dans la colophane endormie
* L'amourette (Brosimum guianense) est un bois guyanais très dense servant à la fabrication des archets. On utilise aussi (plus fréquemment) le bois de pernambouc, mais son maniement à des fins poétiques paraissait moins évident...