Le fleuve

C'était à la fin de l'hiver ou au début du printemps.
Je me tenais debout au bord du fleuve,
et j'admirais, le regard absent
son cours large et fort, un peu effrayant.
La terre était lourde sous mes pas d'enfant,
je pensais :"pourvu qu'il pleuve."
Après l'orage, les eaux étaient grosses et troubles,
chargées de terres et de boues
et d'autres choses inquiétantes
que l'opacité du fleuve empêchait heureusement
de distinguer. Il faisait un peu froid.
Je songeai un instant à me jeter à l'eau,
plonger dans le cours puissant,
me laisser emporter dans le courant,
peut-être jusqu'à la mer et ses vagues salées...
Avec un peu de chance, je me noierais rapidement.

Il y avait beaucoup de vent. Les cheveux dans les yeux,
le ciel d'un blanc grisâtre, plein de nuages sales.
La plaine autour bien morne, les arbres tous nus grelottants.
Le lit du fleuve dépassait ses berges habituelles,
les arbres au bord perdus dans le tumulte des eaux.
Derrière, la voiture gisait
comme un animal crevé dans la boue.
J'aurais pu y retourner. J'aurais pu essayer.
J'aurais pu crier "Aline !" pour qu'elle revienne.
J'aurais pu plonger, j'aurais pu courir, j'aurais pu pleurer.
J'aurais pu...

Je n'ai rien fait.
Je n'avais plus envie de rien, rien que regarder le fleuve
charrier ses tonnes de sédiments, de détritus, et de cadavres.