Rêve lépidoptère

On passait de bons moments, tous les deux. J'aimais assez nos conversations : c'était toujours à la fois très intéressant et follement amusant. On riait beaucoup et on ne pensait pas trop au passé. Nous aimions nous promener dans les rues couvertes de soleil, traverser la place ducale bras-dessus, bras-dessous en riant à pleines dents. Nous passions des heures à construire des châteaux de sable. Souvent nous flânions le long de la Meuse, et parfois le dimanche nous prenions l'auto pour aller nous balader en forêt. Je ne sais pas en quel siècle nous nous aimions ainsi. Il n'y avait pas de téléphones portables, pas d'ordinateurs, pas de télévision. C'était une époque où le plaisir n'avait pas besoin de technologie. Quand je venais dîner chez elle, nous buvions du Champagne et nous dansions sur les airs que passait la radio. Je crois que nous étions tous les deux à peu près heureux.

Elle était belle, Aline. Evidemment, il y avait des tas de filles aux courbes et aux traits bien plus parfaits que ceux de mon amoureuse, mais c'était elle la plus charmante. Cela tenait sans doute à ses tenues ravissantes, qui mettaient toujours en valeur sa chevelure noire et son joli visage. Son regard était en même temps pétillant et dur comme l'acier, il se mariait admirablement avec son nez aigu, son sourire tendre et joyeux. Elle était vivante, Aline. Elle respirait la joie, l'amitié, mais aussi la colère, la tendresse, et quelque chose qui tenait de la mélancolie. Je me disais qu'elle avait dû en traverser, des tempêtes et des bourrasques, pour être si pleine de vie, de curiosité, de dérision. Un délice de désillusion. Elle avait un sens de l'humour, noir mais irrésistible, que je partageais volontiers. Je ne savais pas les épreuves et les tourments qui avaient ainsi aiguisé son esprit, et je ne voulais pas savoir. Pour ma part, j'avais les mains pleines d'échardes et elle avait le bon goût de les laisser tranquilles.

Aline avait tout le charme d'un rosier sauvage : des racines solidement ancrées dans la terre, des tiges dures couvertes d'épines pour résister au froid des hivers et aux agressions de l'existence, un tendre feuillage plein de sève... Enfin des fleurs délicates, tournées vers le ciel, qui tremblent dans la brise et révèlent toute leur beauté dans les rayons de soleil des matins de rosée, et qui renferment un nectar succulent, accessible aux seules abeilles courageuses et aux fragiles papillons. Ah... comme mon âme lépidoptère épousait alors les corolles roses pâles de ce charmant buisson !