Petit matin frais

Sous le givre et parmi les brumes
Les arbres gris comme des cadavres
Dans leurs linceuls blancs
Les branches noires tordues
Vers un ciel bas grimaçant
Je me réveille lentement
Dans un paysage tout en noir et blanc
Sauf les yeux rouges
De la voiture de devant

Puis en atteignant le sommet d'une côte
Dépassant les brouillards
On découvre le bleu pâle du ciel
Taché de petits nuages roses

Alors à l'orient, dans les aurores floues
Survient comme une explosion
Les cuivres et les ors en fusion
Brûlent les nuages et les trainées d'avions
Comme un feu d'artifice en suspension
Immobile à l'horizon lointain

Sur ce ciel plein de lumières se découpent
Les silhouettes précises
Des arbres nus à la crête des champs
Et puis tout au fond comme une rumeur
Les ombres effacées des montagnes douces

Tandis que l'ouest est presque encore nuit
Un vol de corbeaux s'élève sur la plaine
La nature semble encore endormie
Sous son tranquille édredon neigeux
Mais bientôt se rassemblent les métaux fondus du ciel
Liquides lumineux coulant vers le creuset
Dans un arc de cercle bouillant d'une telle puissance
Qu'il embrase tout le ciel
Et m'oblige à détourner les yeux

Le soleil se lève, doucement, timidement
Mais sa lumière colore tout
Et bientôt je sais que la vie va reprendre
La nuit blessée s'enfuit, le givre s'évapore,
Les ombres se tortillent et disparaissent
Devant l'aube claire et tranquille
C'est un petit matin frais que j'aime étrangement

Puis traversant une forêt quotidienne
Je replonge soudain dans les brouillards verglaçants
Comme dans un film en noir et blanc
Et je découvre l'ombre immobile

Mon ami l'écureuil est couché sur le bitume
En travers de la route
Macabre macadam d'un matin idéal

Quel jour funeste, mon cher compagnon !
Tu es mort et j'en suis affligé
Pourtant ton corps ne semble pas blessé
Seule une goutte de sang
Sur tes jolies quenottes
Perce la grisaille et me dit la vérité

Mon copain à qui je parlais de temps en temps
Au bord de cette petite route
Le soir quand je repartais tard
Toi qui aimais grimper face à ma fenêtre
Dans le pin majestueux dominant la ville
Dans le soleil qui clamait ta victoire
Tu as donc été victime toi aussi d'un chauffard
Soudain l'humanité me révulse
Et ce petit matin frais me glace

Tu étais inconscient des dangers de la rue
Mais est-ce ta faute à toi
Si ces putains de voitures
Ne regardent jamais avant de traverser
Ton petit chemin vert ?

Comme j'aimerais moi aussi
Pouvoir les écraser tous
Leur foncer dessus
Entendre leurs os craquer !
Humanité de merde, en ce matin si beau
Pourquoi venez-vous tout gâcher ?
Et toi mon cher écureuil pourquoi
T'étais-tu levé si tôt
Plutôt que rester au chaud
Dans ton petit nid douillet ?

Ils t'ont eu, ami liberté !
Mais les bagnoles immondes
Aux groins atroces ricanants
N'auront pas le plaisir carnassier
De venir piétinner, écraser, broyer
De leurs roues sanguinaires
Ton petit corps intact !

J'ai pris soin d'emporter
Tendrement la frêle créature
A l'abri d'un tombeau végétal
Un petit lit moelleux de mousses...

Repose en paix, loin de ma colère

Je repars les yeux pleins de larmes