Aline au pays des vermeils

Je me souviens bien du jour où tout a commencé à déraper. Ce matin là, j'émergeai des brumes de la nuit avec le souvenir tenace d'une curieuse maison.
Il s'agissait d'ene petite baraque en bois qui de l'extérieur, ne payait vraiment pas de mine. Située à l'arrière d'une grande cour carrée, dans une rue excentrée de Charleville-Mézières, l'habitation se trouvait à l'étage, comme posée en équilibre au-dessus d'une espèce d'entrepôt désaffecté. Un ancien atelier en briques rouges, abandonné depuis des lustres, dont les grandes fenêtres éventrées n'étaient plus fermées que par des barreaux de métal complètement rouillés.

La petite maison, quant à elle, semblait mieux entretenue. Elle était bardée de bois, sans doute de l'aulne, mais tellement usé et vieilli qu'on avait bien de la peine à le reconnaître. Certaines planches en avaient été remplacées, réparées ou renforcées au petit bonheur, au fil des années. La petite porte était du même bois grisâtre, terni par les intempéries, et une fenêtre minuscule laissait filtrer vers la cour une légère lueur. Dans la grisaille ardennaise d'une fin d'après-midi d'automne, cette lucarne apportait une maigre sensation de chaleur.

On se serait attendu à ce que demeure là quelque vieille grand-mère toute fripée, veuve du propriétaire de l'ancienne fabrique du dessous. Une horrible sorcière souriante, acariâtre et accueillante, attendant la mort auprès d'un vieux poêle à bois en compagnie d'un matou et d’innombrables souvenirs.

Mais en vérité, pas de sorcière. Du moins, pas encore fripée ! Dans cette bicoque étrange vivait Aline. Aline avait à peine trente ans, détestait les chats, et j'étais amoureux d'elle. Du charmant tableau que je venais d'imaginer, il fallait donc retirer la grand-mère, qui avait sans doute cessé d'attendre la mort, le matou qui avait dû se voir confié aux descendants de sa maîtresse ou à une association de protection des animaux, ainsi que les nombreux souvenirs, puisque Aline ne s'était installée là que quelques mois auparavant. En fait, il ne restait que le vieux poêle, quoique méconnaissable puisqu'il avait été sévèrement nettoyé et restauré par la nouvelle occupante des lieux. Ce fameux appareil, flambant neuf, inondait le logement d'une douce chaleur, délicieusement apaisante après le froid humide du dehors. L'appartement était constitué d'une pièce unique, vaste salon séparé d'un coin cuisine par le poêle en fonte, et doté d'une mezzanine qui servait de chambre à coucher. La sensation de chaleur procurée par le feu était en outre renforcée par le bois ciré des murs et le parquet de chêne, ainsi que les tons or et vermeil des tapis, tentures et autres coussins qui parsemaient les lieux, donnant à l'ensemble l'aspect d'un grand canapé moelleux.

Aline lisait un roman dans son vieux fauteuil en cuir brun, une couverture de laine rouge sur les genoux, quand j'entrai. L'étui de son violon était encore ouvert. Elle leva les yeux vers moi, et ses prunelles grises scintillèrent un instant, tandis qu'un large sourire éclairait son visage. Oui, nous étions bel et bien amoureux, et je ne comprenais toujours pas comment c'était possible...